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Radio J, le journal des élections, Alexis Lacroix. Radio
J. Chères auditrices, chers auditeurs, on est très heureux de vous accueillir pour ce quatrième numéro du journal des élections. Votre rendez-vous désormais tous les vendredis matin. Et nous avons le plaisir de recevoir l'arabisan spécialiste de l'islam et politologue Gilles Kepel. Bonjour Gilles. Bonjour. Alors, en chaque rentrée, avec la nouvelle année, vous nous revenez avec un essai. Le plus souvent passionnant, c'est le cas de ce pèlerinage français, Gilles Kepel, qui paraît aux éditions Allemain Michel. Il est paru, je crois, hier. Exactement. Voilà, on lui souhaite une très longue vie sur les étals des libraires. Je le rappelais, vous êtes l'auteur d'une œuvre abondante qui ne se limite pas à l'interprétation des phénomènes politiques et de l'islamisme dans le monde arabe, mais qui est aussi une œuvre qui interroge ce pays étrange, ce pays doté d'une sève millénaire, mais en proie aujourd'hui à des fractures béantes. Vous ne les découvrez pas, Gilles Kepel. Vous les aviez déjà analysées, notamment dans Passion française, dans 93, mais vous avez décidé d'aller y regarder de plus près, dans une région que vous connaissez bien, mais en même temps... pas si bien, entre le Puy-en-Velay et Saint-Gilles-du-Gare, vous avez fait ce morceau de pèlerinage, vous l'avez fait à la fin de l'année 2024, en septembre 2024 pour être très exact, et vous en rapportez une dissection absolument passionnante sur cette archipélisation française, en tout cas cette tripartition du territoire français. Nous sommes dans des départements qu'on va évoquer dans un instant, mais justement ils ont leur importance pour comprendre les dynamiques électorales. Nous sommes... dans la Haute-Loire, nous sommes dans le Gard. Et ce sont des départements qui voient s'affronter une francité, entre guillemets, vindicative, représentée par les soutiens très nombreux du Rassemblement National, avec un islamisme rampant allié au narcotrafic. Est-ce que je résume bien l'esprit de ce livre passionnant, Pèlerinage français, aux éditions Albain Michel de Gilles Capelle ?
Merci de votre lecture. Alors, il y a ça, bien sûr, vous avez raison. Mais il y a aussi tous ceux qui sont au milieu et qui ne s'identifient ni à l'un ni à l'autre. Et c'est justement avec eux que j'ai essayé, ainsi qu'avec les islamistes, tarcotrafiquants, j'ai quand même eu du mal à discuter avec eux, et aussi les gens du RN, de parler. Puisque le pèlerinage, le fait de... Enfin, beaucoup de gens le savent, je ne suis pas croyant. Mais j'ai fait ce pèlerinage à Saint-Gilles, mon saint patron. au 1er septembre 2024, parce que ça correspondait au moment où j'étais viré de l'université pour non-walkisme. Et comme on m'avait enlevé mon nom de professeur Kepel, si vous voulez, tout ça s'était foutu à la poubelle, je suis retourné vers ce qui me restait, c'est-à-dire mon prénom, et je me suis demandé pourquoi je m'appelais Gilles, je n'avais aucune idée. Et j'ai fait ce pèlerinage, pensant, j'étais un peu déjà allé dans le Gard et dans toute cette région, mais... Partant du Puy-en-Velay, le jour de l'Assomption, le 15 août, et finissant à Saint-Gilles-Lugar, d'ailleurs quand j'ai demandé ma crédentiale, c'est-à-dire ma lettre de pèlerin, mon tampon halal ou cachère de pèlerin, si vous voulez, au Puy, la dame m'a dit « Vous allez où ? » parce que tout le monde est à la Compostelle. J'ai dit à Saint-Gilles. Elle m'a dit, c'est où ça ? J'ai dit, dans le Gard. Bon, elle a cru que j'étais un gyrovague, vous savez, c'est le type qui prêchait l'apocalypse dans les campagnes. Et j'ai traversé cette France dans un premier temps, marqué encore par l'antagonisme protestant catholique, même s'il est ancien. C'est marqué dans les pierres, c'est marqué partout. C'est le chemin de Stevenson aussi, c'est les dragonnades au sud dans les ciels. Et à Villefort-en-Losère, on met
encore en garde le promeneur contre les massacres supposément commis par les protestants, par les huguenots. On est en terre catholique à cet endroit. Et puis après, quand on va dans le Gard, on bascule en terre protestante. Exactement.
Et ça, ça nous rappelle aussi qu'au fond, les conflits internes, il n'y a pas de société parfaite, elle n'est jamais réconciliée. Il y a toujours une dialectique conflictuelle, mais qui se résorbe. Et après, j'arrive à l'aise. La Grande Combe, précisément, là où il y a eu, peu de temps après mon passage, ce qu'on a appelé le crime islamophobe à la mosquée de la Grande Combe, où un Malien qui travaillait à la mosquée a été poignardé à mort par quelqu'un qui s'est avéré être un suspect, disons, on ne peut pas dire plus, qui s'est avéré être un tzigane rome musulman de Bosnie. On a fait toute une histoire, le grand crime islamophobe, et deux jours plus tard... Il y a eu à la Grande Motte, comme si c'était dans la continuité, la synagogue de la Grande Motte, des Thibonides, fondée par des Algériens. Des Juifs, aux Juifs d'Algérie. Effectivement, c'est généralement fondé par des Juifs, comme je sache. Qui, donc, un jour de Shabbat, a été l'objet d'une tentative d'incendie 'un marginal algérien qui avait été exclu de sa mosquée venant des quartiers chauds de Nîmes. et qui était avec une quai fiée sur la tête, un drapeau palestinien autour du corps. On est là dans un lieu où on a toutes ces tensions qui sont présentes, qui sont aussi le reflet de ce qui se passe à l'extérieur, qui filtrent à travers des individus qui ne sont pas très sophistiqués, c'est le moins qu'on puisse dire, mais qui peuvent passer à la violence. Et dans une France qui regarde, qui est inquiète. Et ce qui m'a frappé, si vous voulez, dans ce travail, c'est que... quand je parlais avec des gens qui je n'avais a priori aucun atome crochu, si j'ose dire. Néanmoins, parce que c'était le temps de la marche, parce que c'était le temps de l'échange. Ils me représentaient leur vision du monde, parlant de leurs drames, de leurs frustrations, qui sont respectables. Alors vous pensez notamment,
bien sûr, à un certain nombre de Français qui sont aujourd'hui attirés par le Rassemblement national, qui voteront peut-être pour lui lors du premier tour de l'élection présidentielle. Vous écrivez à ce sujet qu'on assiste à une exacerbation de marqueurs. communautaire, avec aussi une exacerbation de la revendication de l'identité française dans ce pôle-là de la vie politique. Et à l'Est, puisque vous arrivez ensuite dans le Gard et vous allez jusqu'à Saint-Gilles, à l'Est, vous rencontrez longuement les autorités locales. Et vous écrivez, alors justement, parce qu'on va analyser aussi cette France-là qui n'est ni RN, ni salafiste ou islamiste. Ni France insoumise. Voilà. capté par le mélanchonisme, la droite alésienne a supplanté la gauche dans cette ville ouvrière, ville ouvrière célèbre. C'était le bastion du Parti communiste depuis 1920. Mais ajoutez-vous, cher Gilles, et c'est passionnant, je ne peux que m'interroger sur les défis du présent. Comment pourra-t-elle, cette droite alésienne, survivre entre le marteau mélanchoniste et l'enclume le péniste ? Votre enquête ? qui montre le face à face de ces deux Frances, s'interroge aussi sur l'autre France, qui est en fait celle de la majorité nationale. Alors justement, comment ça se présente pour cette autre France, celle qui n'est ni captée par Marine Le Pen, ni captée par le salafo-mélenchonisme ?
Ça ne se présente pas très bien, puisque aujourd'hui on ne voit rien émerger. J'ai regardé hier, avec beaucoup d'intérêt, mais avec une certaine consternation, le spectacle sur une chaîne de télévision. des candidats à la primaire socialiste. On voyait... Vous voulez dire mercredi soir. Voilà, ça oui. On voyait une dame en rouge qui fustigeait des petits hommes en bleu. Bon, c'était un spectacle divertissant d'une certaine manière, mais c'était difficile. La dame en
rouge, elle a pris conscience qu'une partie de la gauche aujourd'hui se mamdanise et qu'il faut lui parler un langage qui lui plaît, c'est-à-dire anti-juif.
ça, je ne sais pas si c'est dans sa tête à elle, mais effectivement, il y a cette dimension qui est aujourd'hui assez forte, c'est-à-dire la capacité qu'a eu Mamdani de s'emparer de la ville de New York est quelque chose qui frappe aujourd'hui, qui est une manière de s'adresser à la jeunesse, à une partie de la population. On voit bien ce qui se passe aujourd'hui à Saint-Denis, par exemple. Le pape se rend du reste au début de son pèlerinage français, ce qui est quelque chose qui va être assez intéressant à observer. Mais on n'a pas vraiment l'impression qu'il y avait un président de la République ou une présidente de la République qui pouvait sortir de ces jeux politiciens. Le marais qui était à l'époque de la Révolution française, qui avait entre la Gironde et la montagne, et qui a donné finalement le directoire, puis le consulat, de ce marais aujourd'hui ne ressort que des coassements. On n'a pas l'impression quand même encore d'avoir vu un président ou une présidente en gestation émerger.
Alors vous évoquez aussi dans ce pèlerinage absolument passionnant, Dans deux départements français, mais qui sont des départements... Un peu plus. Je suis
passé aussi par la Lozère. Par la Lozère, absolument. Très intéressant. Pourquoi ? Parce que l'Ardèche est un département qui a pu rester à 90 km heure parce qu'il n'y a pas d'infrastructure significative et la Lozère est à 80. Depuis l'affaire des gilets jaunes et d
'Edouard Philippe. Alors justement, je vous évoquais longuement ces gilets jaunes, comment ça s'est déclenché ? Effectivement, c'était d'abord une protestation contre les limitations de vitesse sur des routes départementales et vicinales, etc. Mais ça s'est évidemment élargi à d'autres thèmes. Quelles sont selon vous les principales douleurs françaises aujourd'hui ? Le déclassement social, la dépossession culturelle ou la combinaison des deux ? Alors
là on a d'une certaine manière aujourd'hui quasiment une espèce de déco du phénomène des gilets jaunes avec les enjeux d'augmentation du prix de l'essence et surtout du diesel. Vous avez deux France, celle qui a besoin de la voiture ou de la bagnole si vous préférez pour vivre tout simplement, qui vit dans les périphéries urbaines, dans les lotissements sans âme et dans lesquels j'ai rencontré justement un député du Rassemblement National. qui m'expliquait que la France des bars, B-A-R-S, 200 000 bars, bon, je ne sais pas la défense de l'alcoolisme, mais après la seconde guerre mondiale, il n'y en a plus que 20 000 aujourd'hui, remplacés pour la France des bars, B-A-R-S. Des bars, B-A-R-S, absolument. Et donc des lotissements qui ont perdu de référents identitaires. Ça va aussi avec le fait que la Poste ferme partout. Hier soir, à un dîner, j'étais avec l'un des patrons de la Poste. qui nous a dit, bien sûr, on est tout courant, mais qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ? C'est totalement déficit, il n'y a plus personne écrit de courrier, et c'est les boîtes américaines qui envoient les colis. Donc on a tout d'un coup une disparition des marqueurs territoriaux, et la volonté de retrouver ces marqueurs territoriaux est récupérée en grande partie. par ceux qui portent les couleurs aujourd'hui du Front National, pour le meilleur ou pour le pire. Du Rassemblement
National. Alors Gilles Kepel, nous sommes ensemble, c'est passionnant, dans le journal des élections, vous publiez un livre-événement Pèlerinage français, qui est à la fois une autopsie de la France, mais un voyage amoureux dans ce pays qui connaît des fractures, mais qui va peut-être parvenir à trouver les moyens d'un sursaut et d'une réconciliation entre les Français. Vous évoquez néanmoins... Des choses qui sont très inquiétantes et notamment ce cocktail antisémitisme narcotrafic DZ Mavia. Il est présent même dans ce département du Gard, dans les autres départements, mais notamment dans le Gard qui est le plus urbanisé des quatre que vous avez traversé. Pendant que j'assistais à la Romeria, donc c'est une très belle fête qui a lieu de manière récurrente à Saint-Gilles, une ville magnifiquement restaurée par un maire réélu à plus de 84% en 2026. À la grande mode voisine, un homme tentait d'incendier la synagogue à l'heure de l'office. Nous en avons parlé tout à l'heure. Et vous ajoutez, filmé avec un kéfier et un drapeau palestinien, ce marginal exclu de sa mosquée nimoise était sous le coup d'une obligation de quitter le territoire, évidemment. non appliquée. Est-ce que c'est ça l'ambiance qui règne dans ce département que beaucoup de nos compatriotes se représentent sans doute comme étant assez paisible, c'est le Languedoc, c'est la douceur de vivre de ce qu'on appelle le Sud désormais, et pourtant visiblement il y a des affrontements qui sont extrêmement dangereux, qui sont extrêmement préoccupants.
Nîmes est une ville absolument splendide. La ville romaine est extraordinaire, et moi-même je suis très redevable à Nîmes parce que mon grand-père Tchécoslovaque, est devenu d'une certaine manière un intellectuel français parce qu'un protestant nîmois, Ernest Denis, était le grand spécialiste des études slaves au début du XXe siècle. Donc sans Nîmes et sans Ernest Denis, je ne serai pas là à votre studio de l'avenue de Messines. Mais à côté de cela, vous avez des quartiers qui ont été en déshérence complète et tout ça est très lié à l'histoire de la mine. mine a fermé. sous Mitterrand. Ce n'est pas la faute de Mitterrand. Elle est fermée sous Mitterrand. Et sont restées sur le carreau, si j'ose dire, les populations, notamment issues de l'immigration maghrébine. Et ce qui m'a beaucoup frappé, vous voyez, j'arrive, je fais mon périnage à pied jusqu'à Alès. À Alès, je vais prendre la voiture parce que j'ai énormément de rendez-vous dans le Gard, etc. Et j'arrive à Alès, dans un endroit qui s'appelle la Vernared, dans l'ancien cimetière des mineurs. Tous sont enterrés les uns à côté des autres. Les musulmans, les catholiques, les protestants et les communistes athées. Il n'y avait pas de juifs dans ce cimetière, ou bien étaient-ils communisés, je ne sais pas. Et d'une certaine manière, la broyeuse du prolétariat ou de la classe ouvrière les avait enterrés ensemble, dans l'au-delà si on y croit. Et à ce moment-là, c'était les conflits de classe sociale. qui peuvent se résoudre par l'élection, par l'ajout politique, etc., qui prévalaient. Aujourd'hui, quand je vais dans le Gard un peu plus au sud, dans le Gard d'aujourd'hui, chacun est enterré dans son coin, comme l'étaient autrefois les protestants et les catholiques. Vous avez des immenses cimetières musulmans, puisque en islam, on ne peut pas être enterré dans un caveau. Les seuls qui le font sont les harkis qui sont regardés de travers par les autres, puisque... L'ange va venir amener au paradis ou au contraire à l'enfer. Chacun selon ses péchés. Donc il faut qu'il aille trouver chacun. Et c'est quelque chose qui m'a beaucoup frappé. C'est-à-dire, au fond, l'union dans la mort des anciens prolétaires, quelle que soit leur origine ethnique, sociale, religieuse, etc. Et aujourd'hui, il a la fragmentation identitaire marquée dans la vie. et d'ici bas comme de l'au-delà, si j'ose dire, ou de l'après.
Alors, donc ça, effectivement, c'est une notion très importante. Dans la mort, les hommes sont séparés, ils ne font plus nation. Chacun est, j'allais dire, de son côté. Ça, vous le notez de manière extrêmement pertinente. Alors, il y a aussi des allusions qui sont intéressantes pour comprendre peut-être le désarroi de cette majorité de Français qui ne veulent ni de l'enclume islamiste, ni du marteau le péniste, ou inversement. Ou vice-versa. Cette rupture d'égalité, vous venez de l'analyser, mais il y a aussi un autre phénomène qui vous a frappé, et qui vous a frappé dans des terres qui sont marquées historiquement par le christianisme, dans ses deux versions principales, les Huguenots, qui sont plutôt des calvinistes dans cette région, et les catholiques. Vous parlez d'une dissolution de la tradition chrétienne. Comment cette dissolution, que vous avez observée en faisant ce bèlerinage passionnant sur quatre départements, comment Gilles Keppel va se refléter, risque-t-elle de se refléter ? dans ce scrutin de 2027 tant attendu.
Alors c'est à la fois une dissolution, et nous parlons aujourd'hui au moment où Léon XIV va faire son pèlerinage français. Voilà, il est présent
toute la journée d'aujourd'hui, avec les embarras de Paris que vous avez subis comme d'autres.
Absolument. J'ai circulé à pied. Et tout à fait, pour venir chez vous. Et donc... Un système où on a l'impression que le pape est en phase d'une certaine manière de réconciliation, c'est-à-dire qu'on voit face à une société complètement fragmentée un appel du Saint-Père qui donne le sentiment qu'il est porteur d'enjeux d'avenir. Il est aujourd'hui... Notamment, j'ai lu l'encyclique de Magnifica Humanitas, c'est-à-dire Magnifique Humanité, qui met en garde contre les dangers de l'intelligence artificielle qui menace la survie de l'homme, d'une certaine manière. Remarquable encyclique, vous l'avez lu, Gilles Capel. Oui, tout à fait, avec beaucoup d'intérêt. Et ce qui est tout à fait frappant, c'est que pourquoi il s'appelle Léon XIV ? Parce que c'est Léon XIII. Et Léon XIII... C'est le pape de la révolution industrielle, qui est effaré par l'abjection du prolétariat, qui va aussi lutter contre le parti communiste, contre le communisme, le socialisme, etc., la laïcité. Mais toutes les vierges que je vois au début de mon parcours dans le Velay, ce sont les vierges de Léon XIII. Et le fait que Léon XIV mette l'intelligence artificielle au même niveau... de défis que l'était la révolution industrielle à la fin du 19e siècle, je trouve que c'est extrêmement fort, parce que c'est une façon de saisir le premier, d'ailleurs, à la fois la force de cette révolution, qui a tout changé, l'électricité, etc., et l'IA aujourd'hui aussi, mais en même temps, mettre le doigt sur ces dangers. Au début, quand il a dit, il faut désarmer l'IA, les gens ont dit, c'est des trucs de curé, et aujourd'hui, tous les... Tous les patrons de l'IA disent la même chose et disent « Oh là là, on va arrêter de mettre des nouvelles applis sur le marché parce qu'on ne va plus rien contrôler et il y a appli qui va devenir folle et qui va tuer tout le monde. » Cela étant, ils ne peuvent pas ne pas le faire parce que s'ils cessent de monter sur le marché, les actions s'effondrent.
Gilles Kepel, on sent que ce pèlerinage est aussi une façon de revisiter la France dans son identité éternelle. Vous ne l'écrivez pas comme ça, mais vous vous interrogez quand même sur les permanences de l'identité française. Et vous le savez, la société française a surmonté des périls sans doute bien plus importants que ceux qui se présentent aujourd'hui à elle sous la forme des fractures identitaires et communautaires que vous analysez dans ce livre passionnant Pèlerinage français. On va être clair, comment est-ce que vous voyez ? Cette capacité de se rassembler, de se fédérer sur l'essentiel, d'opérer ce sursaut sur l'essentiel à l'horizon de la présidentielle qui vient.
Alors, pour revenir un tout petit peu en arrière, vous l'avez peut-être certainement remarqué, je me suis beaucoup appuyé sur les textes en ancien français. Parce que ce pèlerinage que je fais, c'est ce qu'on appelait le charroi de Nîmes, la reconquête imaginaire de Nîmes par une armée chrétienne contre Nîmes qui aurait été occupée par les musulmans. J'ai aussi beaucoup utilisé la légende de Saint-Gilles en anglo-normand par Guillaume de Berneville, parce qu'il m'a semblé qu'il y avait là, si vous voulez, une épaisseur extraordinaire. Pour moi, c'est non seulement l'épaisseur des rencontres humaines que j'ai faites, des gens qui me parlent et qui, même si je ne partage pas a priori leurs idées, expriment leur frustration, expriment leur désarroi. C'est là d'ailleurs
que vous faites un livre d'enquêteurs et d'humanistes aussi, c'est-à-dire que vous vous mettez à la portée. de personnes qui, pour certaines, n'ont pas des raisonnements très élaborés, mais vous font part de leur vision du monde, avec leur souffrance, souvent, sociale ou civilisationnelle, et vous essayez de les comprendre, vous essayez d'aller, de faire un bout de chemin avec eux, dans leur vision du monde. Un bout de chemin,
c'est le mot, puisque justement, c'est la marche qui le permet. Puisque quand vous êtes, c'était la deuxième partie du mois d'août, on crève de soif. Donc j'avais ma gourde, mais elle était vide régulièrement. Donc j'allais demander de l'eau. Quand vous allez demander quelque chose dans la rue ici, vous pensez que l'autre pense que vous allez lui piquer son portefeuille ou son téléphone portable. Là, pas du tout. On offre de l'eau et c'est assez extraordinaire. C'est un côté presque biblique ou évangélique ou ce que vous voulez, ou coranique. On offre de l'eau et la conversation s'engage. Et ça, ça m'a beaucoup impressionné. C'est quelque chose qu'on ne peut pas faire sur une aire d'autoroute. Est-ce que
vous êtes en train de suggérer, Gilles Kepel, ce matin dans le journal des élections, que, bien sûr, vous vous êtes fait le greffier ? de ces fractures, de ces lignes de failles, de ces lignes de failles sismiques de la société française. Mais qu'en même temps, il faut aussi penser les capacités justement de réconciliation, de reconquête républicaine, mais aussi de réconciliation entre les Français qui demeurent présentes en quelque sorte en latence, à condition d'être réveillées. Donc question très simple, qui pourrait les réveiller ? C'est un livre qui se veut optimiste.
J'ai passé 40 ans de ma vie à observer des choses qui n'étaient pas extraordinaires. Mais je veux toujours y croire. Et ce n'est pas simplement Yukaïdi, Yukaïda, un truc bébête, si vous voulez. Je pense qu'il y en a, si on cherche, on peut trouver les moyens. de refaire société, par-delà les fragmentations identitaires. Et comment
alors justement à l'horizon même de cette présidentielle ? Vous voyez,
oui, le livre finit à Saint-Gilles. Saint-Gilles que j'ai connu en 2015. 2015, j'étais à Lunel, j'enquietais sur la ville de Lunel, une petite ville qui ressemble beaucoup à Saint-Gilles, 15 000 habitants, dans l'héros voisin, vint départ au djihad. Siège d'ailleurs historiquement d'un judaïsme cabalistique florissant. De Thiboune. d'Ebn Thibon, qui est le traducteur en hébreu de Maïmonide, qui avait écrit en arabe. Et du reste, la synagogue attaquée à la Grande Motte à côté s'appelle les Thibonides. C'était des juifs algériens attaqués par quelqu'un qui venait d'Algérie. Donc tout ça est compliqué. Et justement, je rencontre à Nîmes, c'est celui qui va me présenter son meilleur copain, l'imam, l'ancien président de la communauté israélite. Arrivé d'Oran en 1962, avec, comme on dit, après les émeutes, les massacres d'Oran, une main devant et une main derrière. qui est devenu une entreprise d'épénagement florissante, patron de ça, et qui me présente son meilleur copain, qui est l'imam qui faisait le halal, et qui me dit, écoutez-moi, d'abord, aujourd'hui, les prédicateurs sont trop mal payés, ce n'est pas possible, il faut faire un peu comme les juifs, c'est-à-dire utiliser la taxe sur la viande kasher halal. pour payer les desservants du culte. Alors, ça a suscité toutes sortes de polémiques quand j'ai dit ça, notamment Mme Bergeau-Blacler. Mais ce qui est amusant, c'est qu'on voit bien que, par exemple, ensuite, quand je vais à Saint-Gilles, cette fête extraordinaire de réconciliation, de la Romeria, la course camarguez, la course camarguez... C'est la fête la plus, ça pourrait sembler, pays, pêche, tradition, xénophobe, etc. Qui sont ceux qui vont arracher les cocardes sur le rostre des taureaux ? Ce sont des jeunes d'origine musulmane, d'après leur nom. Et vous avez en même temps, touchez pas à nos traditions. Parce que tous ceux qui voudraient interdire la corrida sont perçus comme des ennemis.
Alors, question corollaire qui prolonge ce que nous venons d'échanger. C'est passionnant ce matin au micro de Radio-Gigile Keppel pour l'Unage français. Vous pensez qu'il y a encore le moyen de déjouer ce scénario que les sondeurs pronostiquent, qui serait celui d'un deuxième tour opposant la France insoumise d'un côté, le Rassemblement national de l'autre ?
Écoutez, en tout cas, je pense que notre pays en a la capacité. Moi, je suis l'enfant métèque d'un Tchécoslovaque et d'une niçoise.
Alors, bon, une niçoise, elle est française. Elle est française, oui, mais bon, c'était mon ton, vous savez, c'est 1908.
Elle s'est italienne. Oui, ou de Savoyarde, en fait, au régime de Savoie. J'ai été baptisé en cachette par mon arrière-grand-mère à l'insu de mes parents communistes. Et ce qui m'a d'ailleurs... peut-être permis d'être arabisant, puisqu'il fallait un certificat de baptême pour aller à Damas quand j'étais jeune, pour sauver mon père de la conscription en Algérie, en 1954 et 1955. Et donc, je crois à ce pays. C'est celui qui a fait de moi ce que je suis, pour le meilleur ou pour le pire. Et je suis convaincu qu'il est encore porteur. Et c'est ce que j'ai vu dans cette espèce de plongée très profonde, en rencontrant des gens en chair et en os. qui n'ont rien à voir avec les zombies, les politiciens zombies ou people de la télé. J'y crois profondément. Je suis sûr que c'est quelque chose qui est faisable et j'aimerais que ce pèlerinage français soit une inspiration, si j'ose dire, dans ce chemin douloureux qui nous mène vers la présidentielle de 2027.
Une pérégrination de lucidité, mais aussi d'espérance. C'est votre pèlerinage français, cher Gilles Kepel, Albin Michel. Il est paru hier, donc il faut vraiment le recommander. à tous nos auditeurs, toutes nos auditrices, on les remercie de leur fidélité, et on vous souhaite, ainsi qu'à Benjamin Arnaud, notre excellent réalisateur, un excellent Shabbat. Merci beaucoup.
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