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Bonjour
Jean Tirole, et merci d'être avec nous sur RFI ce matin. L'événement du jour, il a donc lieu à Washington, Donald Trump reçoit Xi Jinping. Est-ce que vous, en tant qu'économiste, vous voyez ce sommet Etats-Unis-Chine comme la rencontre des deux maîtres du monde ? Oui,
tout à fait. Ce sont les deux maîtres du monde aujourd'hui. Ils dominent les technologies modernes, c'est-à-dire l'IA, la biotechnologie. Ils sont totalement dominants et sans rivalité géopolitique, évidemment, et avec les puissances moyennes qui ont du mal à résister aujourd'hui. Et quand on
évoque cette rivalité Etats-Unis-Chine, on parle souvent, nous, un peu rapidement peut-être, journalistes, de guerre froide. Et je sais que vous nous dites, attention, la comparaison est trompeuse. Pourquoi
? Oui, parce qu'on a eu une guerre froide avec Etats-Unis-Union soviétique ou le bloc de l'Ouest-Union soviétique. Mais l'Union soviétique ne faisait pas partie de notre économie. Il n'y avait pratiquement pas de commerce international. C'était purement militaire, d'une certaine manière, cette rivalité. Aujourd'hui, la Chine est... au centre de notre système productif. C'est-à-dire que si la Chine bloque certaines exportations, elle bloque notre économie. Et demain, ce seront les médicaments. Parce qu'il faut comprendre que la Chine, qui n'existait pas dans les médicaments biotechnologies, il y a cinq ans aujourd'hui, est légale des États-Unis. L'Europe est vraiment à la traîne.
Donc la Chine est infiniment plus intégrée, plus forte que ne l'était l'URSS en fin de vie, on va dire. Est-ce qu'on pourrait en conclure ? Que cette fois, ça veut dire que s'il y a confrontation, ou à la fin de la confrontation, ce ne seront pas forcément les États-Unis qui vont gagner.
Il y a eu déjà des confrontations, puisqu'on a vu Donald Trump qui a mené une escalade sur les droits de douane, jusqu'à 120% de droits de douane, et Donald Trump a cédé. Oui, parce que les Chinois ont répondu par des mesures similaires. Exactement, et les Chinois pouvaient se le permettre, parce que... Ils n'étaient pas menacés militairement et en plus, ils étaient bien placés dans la chaîne de valeur des hautes technologies qui, encore une fois, peuvent bloquer les économies. Et les États-Unis étaient au moins aussi dépendants de la Chine que la Chine n'était des États-Unis.
Donc la Chine étant aussi forte ou peut-être plus forte que les États-Unis, ça lui permettait d'engager le bras de fer. Absolument. Et nous, dans tout ça, enfin nous, Européens, quelle place pour l'Europe dans cet affrontement
Chine-États-Unis ? L'Europe, et les puissances moyennes plus généralement, doivent avoir des monnaies d'échange, ce qu'on appelle avec Karine von der Straten, des monnaies d'échange. C'est-à-dire qu'on doit pouvoir dire, quand Donald Trump, par exemple, c'est pas seulement Donald Trump, mais Donald Trump arrive et dit, on veut des droits de douane asymétriques, on veut que vous infléchissiez votre politique étrangère, etc. peut lui dire, mais attendez, si vous faites ça, on va faire ça. Mais seulement, on a des belles entreprises. Par exemple dans le luxe, Spotify ou d'autres choses. ces entreprises ne bloquent pas les économies. Si on prive les autres pays de ces entreprises, l'accès aux entreprises, on ne bloque pas leur économie. On ne bloque pas leur santé.
Si Trump menace, quel moyen de rétorsion ou de dissuasion ? Si on menace ses puissances de les priver de musique en streaming, c'est un peu léger.
Voilà, exactement. Et c'est parce qu'on s'est concentré les technologies intermédiaires dans l'ensemble. On a complètement oublié les... innovation dans la tech, et on a des chiffres là-dessus qui montrent qu'effectivement, on a complètement oublié. On a concentré, et ça rejoint la rubrique précédente, on a concentré un tiers de la R&D en Europe. R&D, recherche et développement. Recherche et développement, pardon. à l'automobile, ce qui est énorme. Et on voit aujourd'hui où en est l'automobile européenne.
Il y a un tableau extrêmement frappant, évidemment, que vous produisez dans votre livre. C'est l'évolution des entreprises en fonction de la puissance de recherche et de développement. Début des années 2000, je la fais courte, les États-Unis, il y a une entreprise d'automobile, une entreprise de pharma, une entreprise de tech. L'Europe, à ce moment-là, sa recherche et son développement sont... exclusivement consacré à des entreprises d'automobiles. 20 ans plus tard, les États-Unis ont pris le virage. Ce n'est que la tech qui capte l'essentiel de la recherche et développement et l'Europe. Encore l'auto, encore l'auto, encore l'auto.
Et ça c'est très grave pour deux raisons. La première c'est que la valeur ajoutée se crée évidemment sur ce qui est plus innovant.
On
voit que certaines choses, maintenant pour faire concurrence sur l'automobile, c'est pas par le coût de travail. On ne veut pas faire concurrence par le coût de travail, en baissant les coûts de travail trop. Sur l'énergie, nous ne sommes pas bons, évidemment. Donc il faut créer de la valeur ajoutée, il faut un savoir-faire spécifique si on veut s'en sortir. Donc c'est la première chose, qui est le pouvoir d'achat des Européens qui stagne à cause de ça. Et d'autre part, effectivement, militairement et géopolitiquement, on peut se faire bloquer par la Chine ou les Etats-Unis. On voit aujourd'hui, on n'est même pas capable de défendre l'Ukraine, parce que les armes sont des armes américaines. Aujourd'hui, ces armes sont en fait... c'est-à-dire qu'elles ont été d'abord développées. L'IA et toutes ces sous-outils ont été développées pour le secteur civil et sont devenues des armes finalement militaires aussi.
Oui, donc il y a un véritable enjeu de puissance qui dépasse très largement la sphère économique, c'est ce que vous nous dites. Pourquoi les Chinois et les Américains ont réussi là où les Européens se sont laissés distancer et dans une situation qu'on peut qualifier
de déclassement même crois qu'on a choisi un peu la solution de facilité. On a choisi d'aller vers des technologies qu'on savait qu'on pourrait maîtriser d'une certaine manière. Et ça a marché pendant les 30 Glorieux, c'est-à-dire entre 1945 et 1975. Là, à cette époque, on était protégés par le système international, l'OMC, le droit international, qui protégeait les plus faibles d'une certaine manière. Bon, là, on a changé de monde. On a changé de monde. Et on était dans une économie de rattrapage. Donc, nos hauts fonctionnaires français, par exemple, ont fait du très bon travail. Ils ont utilisé des technologies américaines essentiellement. Ils les ont appliqués à la France et ça se passait très bien. Notamment le nucléaire. Donc l'Allemand, le nucléaire qui est américain effectivement et qui a été très très bien mis en œuvre par la France. Donc on a trop soutenu les vieilles industries en fait, c'est ça ? Oui, c'est-à-dire qu'on n'a pas changé de cap. Et ça, il y a toujours une réticence, c'est vrai au niveau de l'Europe. Quand on regarde les programmes européens, ils financent beaucoup les PME, ce qui est très bien, mais ils ne financent pas finalement beaucoup la tech. On a des chiffres là-dessus, il y a une fraction très... très faible du programme européen, qui lui-même est déjà pas très grand, qui va finalement à des industries intermédiaires.
Est-ce que ça n'est qu'un problème d'argent, Jean Tirole ? Visiblement pas, c'est qu'on ne sait pas où l'affecter et on l'affecte mal ? Quelle est la question ? Absolument,
ce n'est pas qu'un problème d'argent, c'est un problème de méthode et de choix d'industrie. Donc il va falloir changer et il va falloir aussi changer l'Europe. L'Europe fait partie de la solution. Mais aujourd'hui, il n'en fait pas partie. C'est-à-dire qu'il a changé l'Europe
dans son système de décision ? Dans son
système de décision. Aujourd'hui, on a une Europe qui est totalement bridée. C'est ancien, on décrit les causes. On a une Europe qui est bridée par la règle du consensus qui s'applique à beaucoup de choses. Donc, avoir un consensus de 27 pays... Oui, l'unanimité, c'est compliqué à atteindre. C'est vraiment difficile. Et en plus, même la mise en œuvre, souvent, est faite par les États membres plutôt que par l'Europe. Donc ça, c'est vraiment un problème. L'Europe, au contraire, est devenue un instrument de blocage par des règlements qui ne servent pas à grand-chose. Alors que les grandes régulations, on devrait être là pour les faire. Je pense à l'IA, par exemple. On existera pendant l'IA. Pas dans l'IA, parce que l'IA, aujourd'hui, c'est la Chine et les États-Unis. Donc ils n'ont aucun intérêt à parler à l'Europe. Mais si on veut être présent dans la régulation de l'IA, par exemple, il faut que nous-mêmes ayons de l'IA. Est-ce que l
'Europe peut encore décrocher une place honorable dans cette compétition qui domine le monde, Jean Tirole ? Absolument, absolument. Ce n'est pas foutu. Le diagnostic que vous faites ce matin, qui consiste à dire qu'on n'a pas fait les bons choix, on n'a pas forcément les bonnes méthodes de travail, ce n'est pas irréversible ?
Écoutez, on a encore des cerveaux, on a des talents, on a encore de très belles entreprises. Pas suffisamment dans la tech, mais on a des très belles entreprises et on a des valeurs. Ces valeurs sont cruciales, mais elles ne nous protègent pas. Donc il va falloir qu'on se donne les moyens de défendre notre système social et les moyens finalement de résister à la pression des autres États. Et pour ça, il faut avoir le courage de construire une Europe différente. Mais si on n'y parvient pas ? Si on n'y parvient pas, on sera un peu dans la mouille, si vous me permettez. L'expression, c'est absolument crucial qu'on réagisse.
On se fera dévorer. Par les lions. Oui, c'est la fable que vous citez au début, que vous avez inventée pour nous faire comprendre. Le lion ne s'attaque ni à l'éléphant ni à la souris. L'éléphant trop dangereux, la souris trop peu nutritive. C'est le zèbre, bien nourri mais sans défense, qui paie le prix. Merci Jean Tirole d'être venu ce matin nous en parler sur RFI. Merci. Et le livre s'appelle Économie du désordre mondial.
Un entretien avec Arnaud Pontus.
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